Pourquoi l’alcool désinhibe ?

Un petit verre et nos complexes s’évanouissent. L’alcool peut avoir un effet désinhibant chez certaines personnes mais, comme nous le précise le Dr Philip Gorwood, son impact sur le psychisme varie d’un individu à un autre.

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L’effet désinhibant pouvant être provoqué par la consommation d'alcool s’explique par une augmentation de la production d’adrénaline et d’endorphines, des hormones directement liées à la sensation de plaisir. - crédit photo : Michael Blannsb ©ThinkStock

On se sent détendu, la vie semble plus rose, tous les passants deviennent nos amis. Bien souvent, boire quelques verres d’alcool nous rend soudainement plus social, voire extraverti. Cet effet désinhibant est lié à la perturbation d’une molécule, nommée sérotonine. Si, sur le court terme, la consommation de bières, de vodka ou de vin entraîne une sensation de bien-être, sur le long terme, les boissons alcoolisées se transforment en véritable dépressogène. Le Dr Philip Gorwood, professeur en psychiatrie (hôpital Sainte-Anne), nous aide à mieux comprendre ce phénomène complexe.

L’alcool ralentit l’activité neuronale

L’alcool, comme n’importe quelle drogue, modifie nos perceptions car il agit sur le cerveau. Certains neurobiologistes le surnomment « la drogue sale » car il s’attaque à l’ensemble de l’organisme et non à une cible en particulier ou à un récepteur neuronal, comme c’est le cas, par exemple, avec la cocaïne. « Sa diffusion est impressionnante », nous explique le Pr Gorwood.

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Les molécules d’alcool (CH3CH2OH) sont petites et se diffusent facilement. Elles peuvent ainsi traverser sans problème les membranes du système digestif. Moins de trente minutes après l’ingestion, elles se retrouvent dans le sang puis circulent un peu partout dans l’organisme, notamment dans le cerveau. Là, elles vont se fixer à divers récepteurs qui contrôlent l’activité neuronale. L’éthanol, principal ingrédient de l’alcool, se fixe essentiellement sur le récepteur au GABA. Son neurotransmetteur agit comme un ralentisseur de l’activité neuronale. L’éthanol renforce ce processus et freine de manière exagérée l’action des neurones. C’est pour cette raison que la consommation d’alcool produit un effet relaxant et entraîne une baisse de conscience de la réalité. Avec excès, cela peut se traduire par un balbutiement ou une démarche hasardeuse.

À la recherche du plaisir immédiat

L’effet désinhibant s’explique, lui, par une augmentation de la production d’adrénaline et d’endorphines, des hormones directement liées à la sensation de plaisir. Un processus en partie responsable de la dépendance.

Autre fait important : l’alcool diminue l’action de la sérotonine, une hormone qui permet de réguler certains comportements. « C’est elle qui nous incite à faire des choix rationnels, précise le Dr Gorwood. C’est grâce à elle que nous sommes capables d’évaluer une situation sur le long terme. Par exemple, son action va encourager un étudiant à réviser pour ses examens plutôt qu’à aller prendre un verre avec des amis ». L’alcool perturbe son fonctionnement et incite l’individu à privilégier le plaisir immédiat. « L’alcool valorise ce que lui-même procure. C’est là le danger. » Plus on boit, plus notre corps réclame de l’alcool. Le consommateur entre alors dans un cercle vicieux.

Le psychiatre distingue la notion de plaisir et l’effet de récompense. L’alcool créé un effet de récompense de par son aspect euphorisant : « On se sent détendu, moins anxieux. Bref, on se sent mieux ». Si l’état psychique paraît amélioré au moment présent, il risque de se dégrader sur le long terme. « Car si, sur le court terme, l’alcool est un bon anxiolytique, sur le long terme, il se transforme en puissant anxiogène. C’est là qu’apparaissent les effets pervers : démotivation, déprime, voire dépression dans les cas les plus graves. »

L’alcool n’est pas forcément désinhibant

L’alcool peut, certes, avoir un effet désinhibant mais, attention, ce n’est pas le cas pour tout le monde. Certaines personnes vont, au contraire, se replier sur elles-mêmes lorsqu’elles consomment un verre de trop. « Les effets sont différents d’un individu à un autre, insiste le Dr Gorwood. Cela s’explique par le fait que l’alcool est une drogue sale. On ne peut savoir quelle cible il va toucher. Chaque personne présente un paysage neuronal qui lui est propre. » Voilà pourquoi certains individus vont plutôt avoir « l’alcool mauvais » et d’autre « l’alcool joyeux ».

L’impact sur le cerveau varie aussi avec le temps : « Des personnes buvant régulièrement vont sentir moins rapidement les effets de l’alcool ». Petit à petit, le cerveau va se modifier et créer une tolérance à la substance. En cas de sevrage, la nervosité des patients s’agrandit. « C’est une réaction tout à fait logique, décrypte Philip Gorwood. L’alcool agit comme un frein sur le cerveau. Si vous lâchez d’un coup sec ce frein, la machine s’emballe. » Cela peut se traduire par des tremblements, une certaine irritabilité, voire des crises d’épilepsie.

Le spécialiste ajoute qu’il existe des différences biologiques entres les hommes et les femmes, moins résistantes face à la consommation de boissons alcoolisées. Une distinction qui peut également se retrouver entre personnes du même sexe. « Il a été démontré, par exemple, que les Asiatiques ne supportaient pas l’alcool en raison de la mutation d’un enzyme (ALDH). Leur organisme est ainsi protégé car moins tolérant à l’alcool. »

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L’action de l’alcool sur les neurones :


© Arte

Cécile David