Cette photo censurée de Diane Ducruet vous choque-t-elle ?

La photo « Mother and Daughter » de Diane Ducruet vient d'être censurée par une galerie. Une poignée de personnes auraient envoyé des courriers pour s'indigner d'une œuvre de l'artiste représentant une mère et sa fille, nues, en train de s'enlacer.

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« Mother and Daughter II », l'œuvre de Diane Ducruet censurée par la galerie Catherine Houard - crédit photo : Diane Ducruet ©DR

Il y a deux semaines, la sculpture géante de sapin signée Paul McCarthy faisait la Une des médias. Pour quelques observateurs, l’installation représenterait un sextoy version XXL. Une ressemblance insupportable pour certains, qui n’ont pas hésité à vandaliser l’œuvre présentée à Paris sur la place Vendôme. Depuis quelques jours, une nouvelle création crée la polémique. Il s’agit de Mother and Daughter, une photographie de Diane Ducruet, montrant une mère et sa fille en train de se câliner, complètement nues. Après avoir reçu plusieurs courriers virulents à propos d’un autre cliché de l’artiste française (non exposé), la galerie Catherine Houard (Paris) a décidé de censurer l’œuvre précitée.

Comment expliquer cette décision ? Pourquoi la professionnelle a-t-elle cédé à la pression ? Plusieurs acteurs de l’art contemporain sont scandalisés par cette capitulation face à l’exaspération de quelques bien-pensants.

Diane Ducruet : la photo censurée n’est pas celle qui est critiquée

La photographie de Diane Ducruet devait être présentée dans le cadre de l’exposition collective L’intime comme illusion, à l’occasion du Mois de la photo. Elle a finalement été décrochée quelques heures avant le vernissage, le jeudi 30 octobre. En réalité, les critiques émises par les auteurs des lettres reçues par la galerie parisienne concernent une image apparaissant sur le carton d’invitation mais non exposée (voir le visuel en fin d’article). On y voit une femme embrasser à pleine bouche le visage d’une enfant. La création censurée est, elle, un quadriptyque sur lequel on découvre une femme allongée sur sa fille (visuel affiché en Une).

Ces deux œuvres font partie d’une série sur l’intime et la famille réalisée par la photographe française depuis une quinzaine d’années. Pour certains, la première image fait l’apologie de l’inceste, voire de la pédophilie. « Je demande le retrait de cette photo et de toute autre de même nature de votre exposition », indiquaient les lettres (sept au total), formulées selon le même modèle. Dans l’une d’elle, un détracteur estime que le geste représenté sur le cliché « n’a rien d’un acte d’amour ». « Merci pour les victimes d’inceste (dont je suis) et les associations qui les représentent », ascène-t-il.

Censure : le monde de l’art contemporain soutient l’artiste

Diane Ducruet est sous le choc. Interviewée par Le Monde, elle explique que l’image parle « de la relation mère-fille ». « C’est d’ailleurs moi et ma fille sur la photo, et elle évoque une scène de cirque, lorsque le dompteur engouffre, en confiance, sa tête dans la gueule du lion. » Pour elle, ces insultes sont motivées par « des peurs ou des fantasmes ».

Françoise Paviot, la commissaire de l’exposition, défend l’artiste. « Je n’ai jamais vu d’inceste dans ce travail », assure-t-elle à Rue89. Les commentaires écrits par les expéditeurs des courriers contenaient « les mots « hérésie », « inceste », « pédophilie »… litanie entendue ad nauseam lors de manifestations roses et bleues », se permet de relever Marie Docher – initiatrice du projet sur l’intime – par le biais d’un article publié sur son blog. La consœur de Diane Ducruet demande à Jean-Luc Monterosso, le directeur de la Maison européenne de la photographe (MEP) et le commissaire général du Mois de la photo, d’exposer « en bonne place » l’œuvre décriée au nom de « la liberté d’expression » et de « la liberté de travailler ».

« Mother and Daughter » : qui est vraiment à l’origine de la censure ?

La photographe censurée ne comprend pas comment « une galeriste et un responsable d’une institution censée promouvoir le travail des artistes ont pu, sans la moindre menace, sur la simple demande d’anonymes, et sans réellement connaître [son] travail passé et présent, décider de décrocher une œuvre » (Rue89).

La galeriste aurait en effet consulté Monsieur Monterosso avant de prendre une décision, précise le site de l’événement. Ce dernier aurait alors recommandé le décrochage. Un fait que le principal intéressé dément. Dans un communiqué, la MEP assure qu’il n’a eu « aucun contact avec les acteurs de la censure qui lui est attribuée ». Le commissaire général du Mois de la photo prend même la défense de l’artiste en déclarant que son « très sérieux travail photographique (…) ne peut en aucun cas prêter à confusion et ne doit pas être interprété hors de son contexte ».

De son côté, la galerie Catherine Houard – dont la responsable est en déplacement – explique avoir tout simplement jouer la carte de la sécurité. « Nous n’avons jamais reçu ce genre de courrier auparavant, explique l’un de ses représentants au Monde. Nous n’avons pas voulu courir le risque que des personnes viennent détruire une [création], surtout dans une exposition dont nous ne sommes pas responsables des œuvres. »

Photo censurée : une discussion doit avoir lieu vendredi

Diane Ducruet tente de poser un regard distancé sur cette histoire. Elle pense qu’il faudrait « un peu plus de temps de concertation avec les artistes » à l’occasion de cette « grosse machine » qu’est le Mois de la photo (Le Monde). « Là, tout le monde s’est renvoyé la balle, il y a des malentendus, et dans cette histoire, tout le monde est victime. »

L’« affaire » fera l’objet d’une discussion le vendredi 7 novembre à la MEP entre l’artiste et Monsieur Monterosso, en compagnie de Marie Docher.

> L’Intime comme illusion, exposition de groupe de Carolle Benitah, Catherine Rebois, Juliette Agnel, Marie Docher, Vincent Gouriou et Diane Ducruet. Galerie Catherine Houard, 15 rue Saint-Benoît, 75006 Paris. Jusqu’au 8 novembre.

Le carton d’invitation à l’origine de la polémique :


© DR – galerie Catherine Houard


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Image en Une : Mother and Daughter II, l’œuvre de Diane Ducruet censurée par la galerie Catherine Houard © Diane Ducruet.

Cécile David