Charleroi : safari dans la ville la plus moche du monde

En 2008, un quotidien néerlandais élit Charleroi « La ville plus moche du monde », rien que ça. Un coup de massue pour les « carolos » de cette cité post-industrielle qui souffre déjà de mauvaise presse depuis des années. Nicolas Buissart, carolorégien et artiste inclassable, y trouve lui une superbe opportunité et rebondit sur la mauvais pub en inventant un safari d’un genre nouveau : faire découvrir le laid de la ville dans tout ce qui a fait sa mauvaise réputation aux curieux intrigués par le concept. Et ça marche !

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Nicolas Buissart explique à un couple de Manchester sa blague sur la rouille servie à un journaliste. @SP ©Reponseatout

Tout commence comme une mauvaise farce : le quotidien néerlandais De Volkskrant lance en février 2008 un sondage auprès de ses internautes pour élire la ville la plus laide du monde. Parmi les quelques choix possibles : Charleroi. La ville qui a fait l’actualité de tous les journaux du monde à l’été 1996 après l’horreur de l’affaire Dutroux, décroche rapidement sa première place.
Consternation en pays carolo : pourquoi enfoncer encore la première cité wallonne qui cumule déjà quelques titres glorieux, comme le taux de chômage le plus élevé du pays (25 % des actifs en 2008) ?

Safari tour à Charleroi, la ville la plus moche du monde

Alors que les locaux se morfondent de tant de poisse, Nicolas Buissart, un jeune artiste local décide de prendre les choses du bon côté, avec provocation et humour, pour retourner le mauvais compliment en atout touristique pour sa région. Pour ce trentenaire qui a l’âge de la désindustrialisation massive de la ville, rien de plus ennuyeux que le discours local du « c’était mieux avant ».
Avec une amie rencontrée lors d’un vernissage, Liv Vaisberg, il développe l’idée d’un safari urbain d’un nouveau genre : faire découvrir ledit laid et les coins désolés des usines abonnées où personne, sauf les grapheurs et les voleurs de câbles, ne met plus les pieds.
Si sa comparse des débuts cherche à montrer que les anciennes usines peuvent être le lieu de créations artistiques riches comme le Rockerill a su le faire, Nicolas Buissart assume vite seul ses expéditions auxquelles il donne le ton de visites guidées surréalistes, portées par sa gouaille qui fait le régal de reportages décalés partout en Europe, jusque même dans les très sérieuses colonnes du Wall Street Journal.

Nicolas Buissart, un artiste trop encombrant pour les élus locaux

Nicolas Buissart a été boucher, puis soudeur-ferronnier avant de passer par plusieurs écoles d’art en Belgique. Un parcours atypique d’un jeune artiste inclassable, qui a inventé la main repose-tête à utiliser aux comptoirs des bars, ou encore le bracelet porte-mayonnaise nécessaire quand on passe à la baraque à frites. Forcément, se retrouver guide touristique « es mochetés » en territoires post-industriels pas toujours autorisés lui va comme un gant.

Si, pour se chauffer sans doute, et pour se donner le temps de connaître son public d’un jour, la ballade commence toujours par les bords de la Sandre et ses usines à moitié à l’abandon, à moitié encore en activité, l’improvisation vient au fur et à mesure de la journée.
Et plus l’artiste se chauffe, plus il part dans des récits au départ véridiques sur l’histoire des lieux, mais qui glissent parfois à la frontière de la vérité, ce qui lui vaut d’ailleurs le courroux des élus locaux qui estiment qu’au lieu de redorer le blason de la ville, Nicolas Buissart la dessert.

Pour exemple parmi  ses farces :
Non les « carolos » n’ont pas 50 mots différents pour caractériser le mot « rouille ».
Non il n’a jamais été prouvé que le propriétaire du zoo, bâti dans une ancienne usine il y a trente ans, a laissé mourir les bêtes qu’il n’avait pas pu vendre quand il a fait faillite, entassées dans une salle au sous-sol.
Non, les carolingiens n’ont pas tous des idées sordides comme le site charleroiadventure.com de Nicolas Buissart le laisse entendre dès sa page d’accueil : « Suivez nous pour un safari urbain et découvrez l’endroit où la mère de Magritte s’est suicidée, la maison tristement célèbre de Marc Dutroux, le métro fantôme, la rue la plus déprimante de Belgique, grimpez au sommet d’un terril et visitez une authentique usine désaffectée. »

Le Safari Tour de Nicolas Buissart : un succès international

Pourtant, c’est justement cet humour provocateur qui fait que ces safaris tours sont un franc succès. Car en réalité, le glauque et le voyeurisme ne s’invitent pas vraiment lors de ces visites guidées où l’on rencontre autant de figures locales, comme le légendaire Enrico qui nous expliquera sa prophétie, que des sites post-industriels à l’esthétisme indéniable quand le soleil veut bien les illuminer.

Chaque week-end, se pressent désormais des couples anglais, hollandais, luxembourgeois, parisiens… qui viennent par envie d’exotisme à quelques heures de chez eux, des jeunes hommes chargés de repérer des lieux pour des tournages de cinéma, ou encore des designers en quête de lieux photogéniques pour les shooting photo de leurs catalogues.

Et avec le flegme qui le caractérise, chaque week-end Nicolas Buissart ne sait pas trop combien on sera ce jour-là à prendre la route du safari à l’heure du rendez-vous. On verra bien. Comme le parcours qu’il définira sur l’instant en fonction de son public, Nicolas veut faire de ces rencontres autour de ses safaris une nouvelle définition de l’art, un art aléatoire, un concept qu’il décline à l’envi.

Pour en savoir plus sur Nicolas Buissart et ses Safari Tours :
http://www.charleroiadventure.com/
http://www.nicolasbuissart.com/web

Eléonore Verdy