La télé-réalité peut-elle nuire à la santé mentale des ados ?

Hier, le CSA confirmait sa volonté de renforcer l’encadrement des émissions de télé-réalité. Au centre des inquiétudes : le jeune public. La « reality TV » annihile-t-elle les ados ? Réponse avec Stéphan Dehoul, psychologue spécialiste des médias.

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Ayem et Benoit Dubois lors de l'enregistrement du magazine sur « Les Anges de la télé-réalité 4 », à NRJ 12 - juin 2012 - © Benaroch ©Sipa

« Les Anges de la télé-réalité », « Les Ch’tis à Ibiza », « Les vraies Housewives »… les émissions de télé-réalité pullulent sur nos écrans et le public en redemande. Même quand on ne les regarde pas, ces programmes nous poursuivent jusqu’en Une de journaux très sérieux grâce au buzz qu’ils provoquent. Que celui ou celle qui aurait loupé le « Nan, mais allô quoi ! T’es une fille, t’as pas de shampoing ? » de Nabila lève la main !

Problème : la télé-réalité véhicule une vision de la société centrée sur le « Moi » et la réussite (culte du corps, éloge de l’individualisme…). Une image absorbée souvent sans filtre par les jeunes téléspectateurs, grands consommateurs de « reality TV ». Le CSA a annoncé hier la poursuite de sa concertation avec les chaînes afin de mieux encadrer les émissions de télé-réalité. Parmi les points à traiter : la protection des candidats et du jeune public. L’occasion de s’interroger sur le rapport qu’entretiennent les adolescents avec ces programmes mettant en scène « la vraie vie d’anonymes ». Stéphan Dehoul, psychologue spécialiste des médias, a accepté de répondre à nos questions.

Avez-vous déjà rencontré des jeunes accros aux émissions de télé-réalité ?

Stéphane Dehoul : Je ne parlerais pas d’addiction en termes de dépendance mais plutôt d’usage nocif. Pas plus tard qu’hier, une jeune fille de 13 ans m’a expliqué qu’elle ne pouvait plus faire ses devoirs sans regarder, en même temps, « Les Anges de la télé-réalité » (NRJ12). Elle m’a précisé qu’elle coupait le son et qu’elle jetait régulièrement un coup d’œil au poste pour voir s’il se passait quelque chose d’intéressant. Son attention est amoindrie, sa moyenne a chuté de 5 points en un trimestre.

Je tiens à préciser que ce type de comportement ne concerne pas spécifiquement la télé-réalité. Il en est simplement souvent question parce que ce type d’émissions fait partie des programmes favoris des ados.

Quel conseil avez-vous donné à cette jeune fille ?

Je lui ai dit d’éteindre la télé pendant le temps des devoirs et de regarder l’émission en « replay ». Le problème, c’est que ces programmes vivent aussi à travers les réseaux sociaux. De plus en plus de chaînes affichent sur l’écran un signal « Twitter » pour encourager les téléspectateurs à commenter en direct ce qu’ils voient. Ceux qui regardent une rediffusion se retrouvent alors hors du coup. Tout est fait pour nous inciter à être en permanence connectée à notre télé.

Quel rapport entretiennent les parents avec la télé-réalité ?

Ils ont un comportement ambivalent. Ces émissions leur font peur mais, d’un autre côté, ça les rassure de voir leurs ados les regarder car, au moins, ils savent où ils sont, ce qu’ils font.

De quoi ont-ils peur exactement ?

Beaucoup de parents s’inquiètent des valeurs véhiculées par la télé-réalité, qui entrent parfois en totale contradiction avec leurs principes de vie et d’éducation. Les émissions prônent l’individualisme, la manipulation et certains candidats vont même jusqu’à valoriser le harcèlement.

Cela ne veut pas forcément dire que les jeunes vont imiter les candidats…

Certains parents ont remarqué que leurs enfants valorisaient les comportements qu’ils percevaient à la télé (égoïsme, carriérisme, etc.). La plupart des ados ne vont pas chercher à analyser ce qu’ils regardent. Il faut savoir qu’il y a toute une génération qui est née avec la télé-réalité. Les candidats sont leurs modèles. Certains ados pensent que le corps paie plus que les études, ils sont complètement dans le « Je passe à la télé donc je suis ».

La preuve : Nabila est devenue une célébrité simplement en passant à la télé et grâce au buzz autour de son « Nan mais allô quoi ? », elle pourrait avoir sa propre émission. La télé-réalité entretient une illusion.

Pensez-vous qu’il faudrait étoffer l’offre jeunesse ?

Oui, pourquoi pas, mais à condition de respecter la demande. S’il y a autant d’émissions de télé-réalité c’est parce que le public en est friand. Quand certains jeux vidéo ont été critiqués, des mesures ont été prises par le gouvernement (psy virtuel, horloge dans le jeu, etc.) mais elles étaient complètement à côté de la plaque. Les joueurs en riaient. J’ai peur qu’avec la télévision ce soit la même chose…

Alors comment préserver les jeunes téléspectateurs ?

Il faudrait commencer par les candidats. J’ai une amie qui a fait « Popstars » (M6). Pendant l’émission, c’était la folie. Elle a été mise sur le devant de la scène, a signé des autographes… Quelques semaines après la fin du programme, elle travaillait dans un fastfood. C’est très violent psychologiquement.

L’autre problème c’est ce côté schizophrène développé par la télévision. D’un côté, on va nous dire de manger cinq fruits et légumes par jour, de l’autre, de piétiner les plus faibles pour réussir. C’est complètement paradoxal. Il y a un vrai travail à faire là-dessus.

Le problème, au fond, c’est l’absence d’éducation à l’image…

Absolument. J’ai participé à des séances de prévention dans les établissements scolaires à propos des jeux vidéo. L’idée était d’instaurer un débat pour inciter les élèves à faire travailler leur esprit critique. Ça pourrait être intéressant de faire la même chose avec les émissions de télé-réalité, pour que les jeunes soient un peu plus armés face à ce qu’ils voient.

Pensez-vous que la télé-réalité abrutisse nos jeunes ?

Le terme « abrutir » ne me semble pas approprié. En revanche, oui, la télé-réalité m’inquiète. Elle fait l’éloge de la fourberie, de l’hypocrisie et de la discrimination. Je m’interroge sur les conséquences de ce type d’émissions à long terme.

> Pour contacter Stéphan Dehoul, rendez-vous sur Psychologue-reims.fr.

> Dans le palmarès 2009 des 10 programmes les plus regardés par les 11-14 ans, sept sont des émissions de téléréalité. Un chiffre qui grimpe à huit chez les 4-10 ans. (CSA) *

VIDÉO –Françoise Laborde s’exprime sur les émissions de télé-réalité (© Europe 1) :

 

* Source : MMW-Médiamétrie – Parts d’audience moyennes (en %) des différents genres de programmes diffusés en 2009 sur les chaînes hertziennes historiques hors Canal+)

Cécile David