Le mariage pour tous vu par Chloé, maman homo et… belge

Alors qu’en France, la loi vient tout juste d’être votée à l’Assemblée, dans son pays, le mariage, l’adoption et la PMA sont ouverts aux couples homos depuis plusieurs années. Chloé, belge, lesbienne et mère de famille, raconte son histoire et réagit sur les querelles qui opposent les Français pro et anti mariage gay.

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« J’ai été très étonnée de voir que le discours réactionnaire était aussi puissant en France. » Chloé, à propos de la façon dont le mariage pour tous a été reçu par l'opinion française.

Clap de fin de la saga mouvementée « Mariage pour tous à l’Assemblée ». Le projet de loi a été adopté le 12 février par une majorité de députés. Il sera débattu le 2 avril au Sénat. Rarement un texte de loi n’aura autant divisé les Français. Permettra-t-il aux homosexuels de mieux s’insérer dans la société ? Ses opposants finiront-ils par s’apaiser ? Prenons un peu de distance… direction la Belgique, où le mariage homosexuel est légal depuis 2003, l’adoption ouverte aux couples de même sexe depuis 2006 et la procréation médicalement assistée (PMA) depuis 2007.

Chloé, belge, en couple avec une autre femme et maman d’un petit garçon, témoigne. Joies, réflexions et incertitudes rythment son quotidien, comme dans toutes les autres familles. Une banalité qu’elle trouve plutôt rassurante.

Depuis 2003, Le mariage homosexuel est légal en Belgique. Avec votre compagne, vous n’êtes pas mariées. Pourquoi ?

Nous avons fait le choix de la cohabitation légale (qui se rapproche du PACS en France), un dispositif mis en place en Belgique en 1998. Nous ne voulions pas d’une union indéfectible. Le mariage a quelque chose de très patriarcale, d’aliénant. Je ne remets pas en cause le mariage homosexuel. Pas du tout ! Heureusement que tout le monde a les mêmes droits mais, si je peux me permettre une petite touche d’humour, l’idéal pour nous serait l’abolition du mariage pour tous !

Vous avez un petit garçon de deux ans et demi. Êtes-vous toutes les deux légalement parents ?

Oui. Mais le processus a été compliqué. Nous avons décidé de recourir à la PMA. C’est moi qui ai porté l’enfant. De fait, dès la naissance de notre enfant, j’étais sa maman, légalement. Ma compagne a dû faire une demande d’adoption intrafamiliale. Elle a été acceptée mais la procédure a pris plus d’un an. Nous avons eu un entretien avec un psychologue, une enquête policière a été menée… Les démarches sont quasiment les mêmes que pour les couples hétérosexuels qui désirent adopter à l’étranger, ou dans le cadre de famille recomposée. Des cas de figure très différents du nôtre.

Même si les couples lesbiens peuvent recourir à l’adoption extrafamiliale depuis 2006 en Belgique, ils doivent faire face à tant d’obstacles que les acceptations sont extrêmement rares. Avec ma compagne, nous avions le sentiment de devoir justifier notre mode de vie.

Je tiens à préciser que, dans la loi belge, le mariage entre personnes de même sexe n’ouvre aucun droit à la filiation pour le parent non biologique. Passer par la maison communale (mairie) n’aurait donc rien changé pour nous. Je porte en ce moment notre deuxième enfant. Comme nous avons déjà fait une première démarche, l’adoption devrait, cette fois-ci, être plus simple pour mon amie.

Le fait de concevoir un enfant a-t-il été une évidence ?

Oui et non. Cela ne se fait pas comme ça. En tant que lesbiennes, d’autres interrogations sont venues s’ajouter à celles auxquelles se retrouvent confronter les couples hétérosexuels « classiques ». Doit-on recourir à un donneur inconnu et imposer à notre enfant le fait qu’il ne connaîtra jamais son géniteur ? Ou plutôt faire appel à un donneur semi-inconnu, qui accepte de donner des informations sur son physique, sa vie privée, mais qui implique une marchandisation du sperme ? Autant de questions qui impliquent beaucoup de réflexions vis-à-vis desquelles chacune doit faire son chemin. En ce qui concerne la grossesse en elle-même – le fait de porter l’enfant -, cela dépend des envies de l’une et de l’autre, de l’âge aussi.

Êtes-vous préparées aux éventuelles questions que vos enfants pourraient vous poser dans quelques années ?

Je ne sais pas si on peut vraiment se préparer à cela. On y a réfléchi, bien sûr, mais je pense qu’ils réussiront toujours à nous prendre au dépourvu, à nous interroger sur des choses auxquelles on n’avait même pas pensé ! En tout cas, on essaiera d’être les plus honnêtes possibles. On ne veut rien leur cacher. C’est important. Nous sommes prêtes à être rejetées aussi, de temps à autre. Même si ce sera difficile à entendre, on sait qu’ils pourront nous lancer en pleine figure qu’ils auraient préféré vivre dans une famille « normale », aux côtés d’un papa et d’une maman.

Comment percevez-vous les réactions sur le mariage pour tous en France ? Êtes-vous surprise par la force de l’opposition au projet de loi ?

Oh oui ! J’ai été très étonnée de voir que le discours réactionnaire était aussi puissant en France. Je parle en tant que lesbienne, mais mes collègues et amis hétérosexuels ont également été très surpris. « Je ne savais pas que la France était si conservatrice », m’a confié un proche.

La loi sur le mariage homosexuel n’a engendré aucun clivage en Belgique ?

Si, bien sûr, il y a des conservateurs chez nous aussi mais la loi a été plutôt bien reçue par l’opinion. Il y a eu une résistance de la part des sociaux-chrétiens et des représentants de l’Église, c’est vrai, mais nous n’avons jamais atteint le niveau de violence de certains opposants français.

Après, il faut savoir que le contexte était différent en Belgique. La loi est passée alors que les chrétiens démocrates n’étaient plus au pouvoir. Les partis socialistes, libéraux et écolos ont profité de cette ouverture pour faire passer tout un ensemble de lois éthiques relatifs à la famille, à l’euthanasie aussi.

Les mentalités ont-elles évolué en Belgique grâce aux lois relatives au mariage homosexuel et à l’homoparentalité ?

C’est difficile à savoir. Surtout, et c’est ça qui me semble important, il est peut-être plus facile d’assumer son homosexualité en sachant qu’elle est aujourd’hui pleinement reconnue. Quand on a emmené pour la première fois notre enfant à la crèche, les puéricultrices ont demandé à nous rencontrer. Elles étaient un peu inquiètes. C’est la première fois qu’elles se retrouvaient face à un couple de mamans. Et puis, finalement, tout s’est très bien passé. Tout se passe toujours très bien d’ailleurs. C’est réjouissant de constater que, finalement, les a priori disparaissent à l’épreuve du réel.

Cécile David