Loi Santé : un délit contre l’anorexie ou les anorexiques?

L’Assemblée nationale a voté, jeudi 2 avril, l’amendement d’Olivier Véran qui fait de l’apologie de l’anorexie un délit.

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D’autres amendements ont déjà été votés comme la suppression du délai de réflexion pour avoir recours à l’IVG ou l’allongement des congés décès. ©ShutterStock

Si le délit d’apologie de l’anorexie fait consensus dans la communauté politique, ce n’est pas le cas dans la communauté scientifique. Cet amendement a été voté dans le cadre du projet de loi Santé de Marisol Touraine dans la nuit du mercredi 1er au jeudi 2 avril. L’Assemblée nationale a décidé de punir le fait de « provoquer une personne à rechercher une maigreur excessive en encourageant des restrictions alimentaires prolongées ayant pour effet de l’exposer à un danger de mort ou de compromettre directement sa santé est puni d’un an d’emprisonnement et de 10.000 euros d’amende ». Cet amendement a été porté par Olivier Véran, députée PS de l’Isère. En 2008, Valérie Boyer, députée UMP du Bouches-du-Rhône avait fait examiner un amendement similaire sans qu’il soit voté.

Vive opposition des spécialistes

L’amendement contre l’incitation à l’anorexie, qui se base sur une étude de l’Université de Stanford (2006), vise surtout les sites pro-anorexiques, dit pro-ana. Cette étude établit que 96% des jeunes filles qui ont consulté un site pro-ana, y ont trouvé des moyens pour moins s’alimenter et mieux le cacher à son entourage. Pour Antonio Casilli, sociologue en charge du projet Anamia, cette étude est obsolète. Le projet Anamia est un groupe de recherches sur les troubles alimentaires sur les réseaux sociaux. Les résultats de leur étude montrent que les sites pro-ana sont surtout des lieux d’échanges et d’entraides pour des adolescents qui n’ont pas toujours accès à des spécialistes médicaux.

Olivier Véran rétorque que « la loi devra faire le distinguo entre les blogs tenus par des jeunes filles et ceux qui relèvent de sites de conseils pouvant inciter des adolescentes », ce qui n’est pas réalisable pour Antonio Casilli. Soutenu par l’association AFDAS TCA, qui lutte contre les troubles alimentaires, Anamia demande que cet amendement soit supprimé car les blogs incriminés renaitront de toute façon sous une autre forme. A la place, Antonio Casilli souhaite une meilleure liaison entre spécialiste et malade.

Tous les médecins ne s’opposent pas à ce nouveau délit comme Xavier Pommereau, psychiatre spécialisé dans les troubles de l’adolescence. Ce docteur explique que cet amendement permet de limiter l’exhibition de la maladie sans lutter pour autant contre celle-ci. « Là où je suis d’accord avec les députés, c’est que ces sites ne sont pas une bonne chose. C’est comme si on donnait des conseils pour se scarifier, commente Xavier Pommereau. Cet amendement va limiter l’exhibition des troubles mais ça ne va rien changer sur la présence de la maladie ».

Loi Santé : d’autres amendements polémiques votés

La loi Santé, qui vise à moderniser le système existant est proposée par Marisol Touraine est examinée à l’Assemblée nationale depuis le 31 mars jusqu’au 14 avril 2015. Ce projet de loi comporte 57 articles dont le très polémique universalisation du tiers-payant contre laquelle les médecins font grève.

D’autres amendements ont déjà été votés comme la suppression du délai de réflexion pour avoir recours à l’IVG ou l’allongement des congés décès. Olivier Véran a également fait voter l’amendement contre les mannequins trop maigres au risque d’instaurer une discrimination à l’embauche. Les mannequins devront désormais fournir un certificat médical indiquant la valeur de leur IMC, si celui-ci est trop bas, ils ne pourront pas être embauchés.

L’étiquetage nutritionnel, le droit à l’oubli et la question des paquets de cigarettes neutres n’ont pas encore été traitées par l’Assemblée nationale mais nul doute qu’elles seront tout aussi épineuses et n’auront pas le consensus.

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Yuna Boudré