Manipulation d’ADN : quelle éthique pour la génétique ?

Jusqu’où ira-t-on pour la science ? Des Chinois ont réussi à modifier le génome d’embryons humains. S’il s’agit d’une première qualifiée « d’exploit », cela pose tout de même la question de l’éthique.

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Car la manipulation génétique pose une réelle question éthique. ©ShutterStock

Il y a ceux qui pensent aux scénarios catastrophes et ceux qui pensent à l’avancée de la science. Dans tous les cas, les faits restent inédits. Des scientifiques chinois ont réussi à modifier un gène défectueux sur plusieurs embryons humains. Une manipulation de l’ADN qui montre à la fois les limites de la science et de l’éthique.

Une expérience qui se heurte à des difficultés

Publiés dans la revue Protein & Cell, mercredi 22 avril, les résultats de l’équipe de Junjin Huang, généticien de l’Université de Sun Yat-Sen, expliquent que l’expérience a été réalisée sur plusieurs embryons fécondés mais non viables, c’est-à-dire qu’ils n’auraient pas pu se développer et devenir des êtres humains. Les scientifiques « ont tenté de modifier le gène responsable de la bêta thalassémie, une maladie du sang qui peut être mortelle, en ayant recours à une technique d’édition génétique appelée CRISPR/Cas9 ».

Sur 86 embryons avec une version corrigée du gène défectueux, 71 ont survécu, 54 ont été testés et seuls 28 présentaient un résultat dans lequel la correction avait fonctionné, mais que seule une fraction contenait le nouveau gène. Des résultats qui traduisent « de grandes difficultés ». « Si on veut appliquer cette technique à des embryons viables, il faut que le taux de remplacement soit proche de 100 %, souligne Junjin Huang. C’est la raison pour laquelle nous avons arrêté cette expérience car nous pensons que cette technique n’est pas encore au point ».

Eugénisme ou avancée médicale ?

Autre point préoccupant, « le nombre étonnamment élevé » de mutations non prévues dans ce processus d’édition génétique, plus grand que ce qui avait déjà été observé dans les expériences précédentes en laboratoire sur des cellules adultes. De quoi faire réagir l’Alliance Américaine pour la Médecine Régénérative (ARM) qui appelle jeudi 23 avril « à un moratoire volontaire mondial sur ce type de travaux » qu’ils estiment « très prématurés », et d’ajouter qu’il est « inacceptable de poursuivre à ce stade ».

Car la manipulation génétique pose une réelle question éthique. Quelle est la ligne à ne pas franchir entre la possibilité d’un eugénisme contrôlé « à la source » et la possibilité de supprimer les maladies génétiques dès le stade embryonnaire ?

Trop tôt pour ce genre d’expériences

Si cette première expérience, historique, acte quelque chose, « c’est également une mise en garde pour ceux qui pensent que la technologie est prête à être testée pour éradiquer des gènes porteurs de maladies » estime George Daley, biologiste à l’Université d’Harvard. De son côté, Rudolf Jaenish, président de la Société Internationale pour la Recherche sur les Cellules Souches (ISSCR), rappelle que « la recherche sur la modification des séquences de l’ADN dans la cellule a permis aux scientifiques de mieux comprendre les maladies et de mettre au point de nouveaux traitements ».

Malgré l’avancée, tous semblent être d’accord sur un point, cette technique (CRISPR/Cas9 mise au point par une Française, Emmanuelle Charpentier, en 2012) est encore très incertaine et suscite beaucoup de réticences. « Il est trop tôt pour appliquer ces technologie sur l’embryon humain » explique le scientifique. Il y a des directives éthiques très strictes. Oui, mais demain, qu’en sera-t-il ?

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Laurie Ferrère