Vidéos de chats mignons : pourquoi on les adore ?

Attendrissantes, rigolotes ou sarcastiques, les images de chats mignons ont un point commun : nous faire craquer. Mais pourquoi sommes-nous accros aux Lolcats ? Zoom sur le phénomène avec Monique Dagnaud, sociologue et experte de la culture lol.

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Le chaton qui s'en allait danser (« Tu crois que je peux avoir un rendez-vous pour le bal de promo ? ») - crédit photo : Carl, lolcats.com ©DR

Du matou pianiste au Grumpy Cat, les photos et vidéos de chats mignons font rire les internautes depuis plus de dix ans. Mais d’où vient ce phénomène ? Pourquoi sommes-nous tous dingues des chatons croquignolets et non des chiots rigolos ? Monique Dagnaud, sociologue et directrice de recherche au CNRS à l’Institut Marcel Mauss, nous en dit plus sur ce phénomène étrange nommé « Lolcats ».

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Le premier Lolcat date du XIXᵉ siècle

Petite surprise, les Lolcats ne sont pas nés avec internet mais avec la photographie. « La première photo de chat mignon remonte à 1870 », précise Monique Dagnaud. Elle est signée Harry Pointer (1822-1889). Ce photographe originaire de Brighton (Angleterre) s’amusait à photographier des matous dans des postures humaines (sur un vélo, dans un landau ou en train de servir du thé). « Cet anthropomorphisme est typique du Lolcat. Il est utilisé pour tourner en dérision l’humain, pour faire sourire. »

Sur internet, c’est la même chose. Les images de chats mignons sont apparues au moment où la photographie a commencé à se développer sur la toile. La sociologue situe l’émergence du Lolcat sur le web à 2003, avec la création de 4chan. « Il s’agit d’un site pour adolescents américains spécialisé dans la culture web. Il répertorie des montages, des images de mangas, toute une peuplade de personnages numériques avec pour fil conducteur l’humour, souvent grinçant. C’est ici que sont apparus les premiers Lolcats sur le web. » Puis le phénomène s’est accentué à échelle internationale avec l’arrivée de la vidéo et la création de la plateforme de partage YouTube.

« Le chat a toujours eu un rôle sacré dans l’histoire de l’humanité »

L’une des caractéristiques du Lolcat, c’est sa légende : une phrase ou une expression décalée, le plus souvent dans un anglais écorché, quasi enfantin. Exemples : « I are crying cuz I are out of focus » (« Je pleure pa’cque j’suis flou ») ; « I are serious cat. This is serious thread. » (« Moi j’suis un chat sérieux. C’est un article sérieux. »). Dans la plupart des cas, c’est l’animal qui s’exprime.

Si le Lolcat est souvent « kawaii » (« mignon »), il peut aussi être narquois et présenter une certaine agressivité. C’est ce qu’on appelle le « lulz », le côté obscur de la culture « lol ». Parmi les plus célèbres du genre, le matou version Joker.

Mais, au fait, pourquoi le chat ? Halte aux idées reçues : il n’y a pas que les mistigris qui ont fait l’objet de détournements. Loldogs, Lolhamsters, Lolhorses et autres lols animaliers pullulent sur la toile. Mais il est vrai que le minet est le petit chouchou des internautes. « Cette préférence est peut-être due à sa souplesse, commente Monique Dagnaud. On peut lui faire prendre des postures qu’un chien ne parviendrait pas à réaliser. » À moins qu’elle ne puise son origine dans notre passé. « Le chat a toujours eu un rôle sacré dans l’histoire de l’humanité. On l’adorait en Égypte antique, on l’associait à la sorcellerie au Moyen-Âge. L’homme entretient un rapport particulier avec cet animal. Mais il est difficile de déterminer avec précision l’origine de cette attirance. C’est peut-être aussi un clin d’œil à l’image du geek (solitaire et égoïste). Il y a énormément de clefs d’entrée. »

Le Lolcat, une ressource inépuisable ?

Le Lolcat a pris une telle ampleur sur le web qu’il a fini par intéresser les chercheurs. Dans sa thèse, remise en août 2011, Kate Miltner – de la London School of Economics – identifie trois profils de « consommateurs » de Lolcats :

1. Les « Cheezfrenz » (11%) : le terme désigne les fans de chats, souvent des femmes d’un certain âge.

2. Les « Casual users » (25 %) : ce sont les utilisateurs occasionnels, soit des internautes lambda, qui connaissent le phénomène et qui s’en amusent, sans être passionnés. Ils ont une consommation plutôt passive du Lolcat.

3. Les « MemeGeeks » (63 %) : il s’agit de geeks qui s’échangent en permanence des vidéos et des photos de chats mignons créées par eux-mêmes, pour exprimer une émotion, un coup de gueule. C’est la catégorie la plus active.

De manière plus générale, les images de Lolcats s’adressent à tout le monde (ou presque). « Elles envoient un message polysémique, explique M. Dagnaud. Un Lolcat peut transmettre une émotion, une idée mais aussi un message politique, implicite ou explicite. C’est le récepteur qui fera l’interprétation de son choix. »

Le Lolcat est diffusé « dans un espace public underground, loin des grands médias ». Pour la sociologue, c’est un moyen « de porter un regard sarcastique sur le monde ». Un peu comme l’étaient la caricature et le pamphlet au XVIIIᵉ siècle ? Pas vraiment. « Il n’est pas question de critique sociale au sens classique du terme. C’est plutôt un moyen de se moquer du monde, de dire « Je ne suis pas dupe ». L’auteur d’un Lolcat est désabusé, il s’inscrit dans un registre de distanciation ironique ».

> Lire aussi : Les photos de chats mignons aident l’homme à se concentrer

Quand on lui demande si le phénomène des chats mignons va s’épuiser, Monique Dagnaud sourit. « Quand je m’y suis intéressée il y a 2-3 ans, le Lolcat était déjà daté et, pourtant, il existe encore. Il a même été utilisé fin 2011 dans la campagne d’Eva Joly pour les Présidentielles. Finalement, c’est un processus qui peut être réactivé sous différentes formes (photos, vidéos, publicité…). Le Lolcat a une capacité de renouvellement inépuisable. »

> À lire : Génération Y, les jeux et les réseaux sociaux de la dérision à la subversion, Monique Dagnaud, Les Presses de Sciences Po (édition 2013).

Petit aperçu des Lolcats façon Harry Pointer :

© Harry Pointer

 
VIDÉO – Monique Dagnaud – Y’a-t-il un humour web ? (« Le Vinvinteur ») :

« Le Vinvinteur », France 5, novembre 2012 © Le Vinvinteur –YouTube

Cécile David